L’Algérie est un vaste pays qui se compose d’une très grande ville, d’un petit village, d’une montagne et du Sahara. Dans le Sahara habitent le pétrole, les dunes, le sable, les gens assis et le Hoggar et l’infini qui compte sans fin. Dans la ville, immense, habite le pouvoir, sa famille, les gens rapides qui ont pris des maisons en 62, les entreprises, le travail et les administrations et tous les papiers qu’il vous faut.

A la montagne habitent les martyrs, l’histoire nationale qui ne veut pas descendre vers la plaine, les bergers du début de l’humanité et les arbres qui tètent le ciel. Reste le village : la ville est plus grande que lui mais 99% du pays est un village. Paradoxe de l’espace public algérien et de l’aménagement de son territoire. L’Algérie est un pays rural que trois villes mangent en lui tournant le dos. Du coup, si dans la ville on sait que les gens se battent pour le pouvoir et pour prendre la place du colon d’autrefois ou manger mieux que lui, que fait-on dans le village géant algérien ? Rien.

Le village algérien est composé d’une entrée gratuite et d’une sortie difficile. Cela on le sait. Le village est petit, sauf quand on y dort et qu’il devient un lointain aboiement de chien dans la nuit. Il ne mène qu’à la poste ou la mosquée et on y nait vieux et avec un figuier pour s’y adosser et une antenne parabolique pour se refaire la peau sans bouger.

Car le village algérien est la véritable incarnation du vide algérien : on a beau y répéter que les valeurs y sont préservées, que c’est un berceau de l’authenticité, que l’air y est sans chaussettes et les légumes sans toxines, la vérité c’est qu’on s’y ennuie encore plus qu’ailleurs. Déjà que le pays est sans loisirs, il faut que le village y soit sans raison.

C’est donc là que se posent les grandes questions algériennes : pourquoi on est là et pas ailleurs ? Pourquoi l’Algérie est située en Algérie et pas à Oslo ? Que faire du temps quand le temps ne sait pas quoi faire de vous ? Est-ce que le reste du monde existe quand j’éteins ma télévision ? Qu’est-ce qu’une route qui s’en va ? Qui a écrit «hier ma mère est morte ou peut-être aujourd’hui. Je ne sais plus» ? Quand on meurt, on va derrière le ciel ou en ville ?

Car dans le village algérien on est proche des grandes choses de la vie : l’origine, la mort, le ciel, la pénurie et le vide qui ne veut pas mettre votre veste ou répondre à votre question. Pas d’investissement, si peu d’amusements, des femmes enterrées vivantes dans des casseroles, des interdits en fer forgé et des traditions qui empêchent d’avoir des fleurs ou des audaces.

Qu’y faire ? Attendre de grandir, prendre une femme avec de la limonade, avoir des enfants qui justifient le salaire puis les voir grandir et se voir diminuer puis se ramasser dans un seul soupir et mourir pour sortir par la bouche d’un nouveau-né et ainsi de suite.

Les villages algériens s’enfoncent dans l’ennui. Terrible. Sans but. C’est là qu’un conservatisme étouffant est en train de renaître et de tuer les autres sans pouvoir tuer le temps. C’est une chaîne alimentaire : la ville est dans la mâchoire du village qui est dans la bouche du Sahara qui est dans le gosier du cosmos.

par Kamel Daoud LE QUOTIDIEN D’ORAN 04/08/12

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